Regards croisés sur Velo-city à Taïwan

En juin 2015, Nantes avait accueilli Velo-city, la conférence mondiale pour le développement de la pratique du vélo. Une nouvelle édition de ce cycle de conférences co-organisée par la Fédération des Cyclistes Européens (ECF) s’est déroulée du 27 février au 1er mars 2016 à Taipei (Taïwan), une première sur le continent asiatique. Cet événement a rassemblé plus de 1 000 congressistes de divers horizons (collectivités, associations, fabricants, prestataires de services, chercheurs, consultants, entrepreneurs, médias, étudiants, …) provenant de 43 pays, dont 160 ont fait une présentation. Et une vingtaine d’organisations ont exposé leur savoir-faire, produits et services dans l’espace d’exposition.

Regards croisés sur ce congrès dans la ville la moins cyclable de l’histoire de Velo-city, Benoît Beroud, consultant en mobilité et Olivier Schneider, président de la FUB.  [1]

Velo-city était à Taïwan

Une présence française restreinte

Nantes ayant accueilli la conférence l’année passée, un passage de témoin ou une continuité de la valorisation de l’expertise française sur la thématique du vélo était envisageable. Or Nantes était absente lors de la plénière d’entrée et de la table ronde qui rassemblait les précédentes villes organisatrices. Lors des éditions précédentes, un pavillon français regroupait les acteurs publics français. Cette année, seul Eco-compteur représentait la France parmi les exposants. La distance, les frais d’inscription et de déplacement seulement 8 mois après Velo-city 2015 ainsi qu’un intérêt moindre pour les marchés asiatiques ont probablement eu raison de la volonté d’acteurs français et européens d’y participer. Toutefois, Phillip Crist, administrateur franco-américain du Forum international des transports à l’OCDE, a animé une séance plénière et reçu un prix d’honneur de la ville de Copenhague pour son œuvre globale en faveur de la pratique du vélo. Et Jean-Francois Reauhlt, Annie-Claude Sebban et Enrico Durbano ont réalisé une présentation. En tout, une petite quinzaine de Français.e.s étaient présent.e.s à Taïwan.

De nombreux congressistes asiatiques

Cette conférence a marqué une étape dans la promotion du vélo au niveau international. Pour la première fois, un grand nombre de représentants asiatiques étaient présents, permettant des rencontres avec des Indonésiens, des Philippins, des Chinois, des Japonais, des Taïwanais et des Indiens.

Campagne de communication à Taipei

Une consolidation des liens avec l’industrie

Sous l’impulsion de Kevin Mayne, l’ECF fédère l’industrie du vélo dans le Cycling Industry Club (CIC) pour que cette dernière soutienne, notamment financièrement, le lobby des usagers du vélo et bénéficie de retombées commerciales. Et du 2 au 6 mars se déroulait le Cycle Taipei Show, le plus grand salon mondial des fabricants de vélos et de pièces détachés. La recherche d’une proximité temporelle et physique, qui a permis à des industriels de découvrir Velo-city et vice-versa, explique le choix de la date de l’événement, en plus des contraintes climatiques. Bosch a intégré le CIC en tant que leader des batteries pour les VAE. Giant, fabricant taiwanais de vélo et leader mondial du marché, a bénéficié d’une belle tribune pour se présenter comme intégrateur de système et exploitant de service de vélos publics sur le marché taiwanais. Son président a clairement communiqué sa volonté de s’exporter. Dans la lignée des précédentes éditions … La conférence était structurée en cinq thèmes : la transition urbaine, les modes de vie, l’économie pérenne, la société du partage et la conception par le design (www.velo-city2016.com). Les principaux sujets abordés concernaient la sécurité routière, le stationnement intelligent, l’inclusion sociale, les Réseaux Express Vélo, les vélos à assistance électriques et leurs évolutions, l’impact économique du vélo, le tourisme, les données et les vélos publics (dits VLS). Ces derniers ont eu une place prépondérante tout au long de l’édition. La surreprésentation des vélos publics, y compris dans les sessions non dédiées, était parfois indécente par rapport à la diversité des actions nécessaires au développement de la pratique du vélo. Les villes françaises ont connu cet engouement à la fin des années 2000, les Taiwanais au début des années 2010. Début 2016, un millier de villes dans le monde disposaient d’un système de vélos en libre service dont l’essor apparaît hors de contrôle. Si L’un des principaux intérêts des vélos publics est de mettre le vélo au cœur des discussions, les explications sur la logique d’investir de l’argent public dans ces services dans le cadre d’une réflexion stratégique de planification urbaine, de politique de mobilité durable et de politique cyclable ont été bien rares.

… avec des congressistes satisfaits …

Comme lors de chaque conférence, les habitués de la conférence ont retrouvé avec plaisir leurs ami.e.s et connaissances. Ceux qui découvrent Velo-city sont généralement impressionnés et ont l’opportunité de développer leur réseau. De nombreuses cartes de visites s’échangent pour partager des informations ou garder le contact au cas où les intérêts respectifs convergeraient.

Comme souvent, les congressistes n’apprennent pas de grandes découvertes mais une somme de mini-apprentissages et de sources d’inspirations bien utiles. Globalement, les participants sont satisfaits de leur séjour à l’étranger, des rencontres effectuées, des échanges de visions et d’une prise de recul par rapport à leur contexte local. Le contact avec d’autres acteurs convaincus booste chacun, avant de retourner au charbon chacun de son côté.

… mais un modèle de conférence à repenser

Toutefois, les rappels trop récurrents des avantages du vélo auprès d’un public déjà convaincu constituent une perte de temps. Et comme dans la quasi-totalité des conférences, les échanges se font en top-down. Un intervenant présente un sujet, le public écoute, réfléchit dans sa tête, puis une ou deux questions sont posées s’il reste du temps, et parfois des échanges informels s’ensuivent dans le couloir. Les productions officielles de la conférence se limitent alors aux newsletters éditées par l’ECF et par les présentations des intervenants, dont on ne sait pas si elles seront disponibles par la suite. La force de Velo-city est de réunir physiquement de nombreuses personnes motivées autour d’une thématique. Mais le potentiel de partage de compétences, de savoirs, d’apprentissage par la co-construction est clairement sous-exploité. Une stratégie de knowledge management à l’issue de la conférence permettrait aux forces vives d’être plus efficaces et efficients ce dans leurs actions locales, régionales, nationales et internationales.

Cinq événements en marge de Velo-city 2016

Lors du forum de la sécurité routière organisé par le Danemark-Taiwan le 25 février, les Danois ont présenté leur démarche de formation à la pratique du vélo. L’objectif des pouvoirs publics est que tout Danois de 12 ans puisse se déplacer à vélo en toute autonomie et sécurité. Un futur principe pour le PAMA 2 ? Le vélo, sans pédale, est utilisé comme outil pédagogique pour développer l’activité physique, la motricité, l’équilibre, les capacités cognitives et la socialisation d’enfants de 2-3 ans. Ensuite, les élèves en école primaire pratique le vélo en circuit. Puis, ils apprennent à faire du vélo en situation réelle vers 10-11 ans. Une étude auprès de 20 000 élèves a démontré que ceux qui vont à l’école à vélo ont de meilleures capacités de concentration et de meilleurs résultats scolaires que ceux qui sont accompagnés par leur parents en voiture.

Circuit d'apprentissage

Le forum des scientifiques du vélo a rassemblé le 26 février une soixante de personnes, dont Thomas Jouannot (CEREMA) qui a présenté la notion de « tourne-à-droite ». Et Zane McDonald a présenté une évaluation économique qui prédit qu’en triplant la pratique du vélo dans le monde, de 7 à 23 %, plus de 25 000 milliards de dollars d’argent public seraient économisées par les collectivités territoriales d’ici 2050. Le réseau Cities for Cycling s’est également réunis le 26 février.

La conférence franco-taiwanaise sur les mobilités vertes s’est déroulée à l’université de Feng-Chia à Taichung le 2 mars, initiée par Francis Papon (IFSTTAR) et Yeh Chaofu de l’université de Feng-Chia dans le cadre du financement Orchid. Sont intervenus Francis Papon (IFSTTAR), Thomas Jouannot (CEREMA), Benoit Beroud (Mobiped), Rémy Cazabet (ENS Lyon) et Alia Verloes (6-t) pour parler respectivement de l’intermodalité vélo-transport en commun, des vélos publics en France, puis dans le monde, de l’analyse des flux des Vélo’v et des vélos à assistance électrique. Le 2 mars se déroulait à Kaohsiung, au sud de Taïwan, une présentation de l’Ecomobility World Festival qui s’y déroulera du 1er au 31 octobre 2017.

Velo-city 2017 aux Pays-Bas et Velo-city 2018 au Brésil ! La prochaine édition se déroulera aux Pays-Bas du 13 au 16 juin 2017 dans les villes d’Arnhem et Nijmegen. S’il n’est pas possible de copier-coller l’expérience hollandaise, elle représente une formidable source d’inspiration. Dans le cadre de la présidence tournante de l’Union Européenne, les Pays-Bas ont décrété une fête du vélo du 14 avril au 30 juin 2015 en Europe et partout dans le monde. Velo-city 2018 se déroulera pour sa part à Rio de Janeiro au Brésil !

Benoît Beroud, consultant en mobilité, Mobiped


Un congrès dans la ville la moins cyclable de l’histoire de Velo-city

De Nantes à Taïwan

A peine quelques mois après avoir quitté Nantes, le cirque mondial du vélo s’est à nouveau réuni dans le cadre du congrès Velo-city.

En effet, un an sur deux le congrès de la fédération européenne de cycliste (ECF) a une vocation mondiale dite "Velo-city global". Après Copenhague (2010), Vancouver (2012) et Adélaïde (2014) le congrès était accueilli pour la première fois par une ville asiatique, à savoir Taipei, capitale de Taiwan. Climat subtropical oblige, le congrès s’est déroulé du 27 février au 1er mars, d’où l’impression de deux conférences Velo-city très proches dans le temps. En effet, le climat de mars est de loin le plus accueillant sur l’île, la température tourne autour de 20° et le risque de typhon est faible, alors qu’en été, il est normal d’affronter des chaleurs de 30 à 40°, accompagnées d’une humidité très forte. Pas idéal pour un Congrès de vélo.

Taipei, une ville cyclable ?

Alertés récemment que le vélo est globalement en perte de vitesse dans le monde, notamment dans les pays où émerge une classe moyenne, les participants étaient très curieux de découvrir Taipei. En effet, Taïwan est un pays avec une grande production de vélos, et notamment de cadres très à la pointe. A croire les bandes-annonces de la conférence, la capitale était un véritable paradis pour les cyclistes. L’expression "cycling paradise" notamment revenait très régulièrement.

Mais sur cet aspect là, la pilule passe mal. Le premier jour voit son lot d’interventions plénières avec des politiques et des industriels éloquents. Les discours sont surprenants de qualité et agréables à entendre pour un militant du vélo : l’ère de la voiture serait derrière nous, place au vélo, Taïwan est un pays moderne et veut la santé de sa population. Le VLS local, Ubike, mis en place avec la complicité du géant de l’industrie locale Giant, serait le meilleur du monde puisque chacun des vélos est utilisé 10 fois par jour. Impressionnant. Inspirant. Mais dès qu’on sort dehors, on déchante.

Certes, il y a un VLS. Qu’importe qu’il soit de bonne ou mauvaise qualité techniquement parlant. Il n’y a presque pas de pistes cyclables. On rencontre des panneaux indiquant que les trottoirs sont autorisés aux cyclistes, à condition de céder le passage aux piétons. Mais c’est loin d’être le plus choquant pour un européen venu assister à un congrès sur le vélo urbain. L’omniprésence des scooters légers choque. Visuellement et à l’ouïe. Tout est fait pour eux : aires de stationnement désignées sur les trottoirs, sas leur permettant de partir en premier des feux, ou encore aire de stockage leur permettant de tourner à gauche en deux fois. Oui, car les rues sont larges, très larges, 2 fois 3, voir 2 fois 4 voies. Donc pour tourner à gauche les scooteristes se stockent sur des aires dédiées, en amont des passages piétons, pour attendre le feu vert qui leur permettra d’effectuer leur manœuvre en toute sécurité.

Vous comprendrez donc que circuler à vélo est pour le moins... inconfortable. D’ailleurs si le VLS est plébiscité, les vitesses moyennes pratiquées par les cyclistes, autour de 7 km/h témoignent de la difficulté de circuler entre les piétons et des temps d’attente interminable aux feux.

Véloparade à Taipei

Un congrès de qualité

Sur le fond, les interventions elles-mêmes étaient, comme toujours, d’un très haut niveau. On retiendra quelques résultats de recherche intéressants sur les VLS, justement. Comme la déferlante VLS existe depuis 10 ans, les données commencent à parler. Les données, c’est évidemment aussi les compteurs des Bretons d’Eco-compteur, leader mondial dans son domaine, ou encore le participatif avec des applications mobiles comme "citizen datas". Bref, on a de plus en plus de données, les spécialistes du Big Data commencent à nous en apprendre sur les cyclistes, leurs besoins, ce qui marche mieux et ce qui marche moins bien. A suivre.

Et les politiques cyclables dans tout ça ? Mais il n’y a pas que le Big Data. Le "tour du monde des politiques cyclable" nous fait rapidement comprendre que le PAMA n’est pas au niveau des ambitions de nos voisins, puisque son équivalent allemand dispose d’un budget annuel propre de 3 millions d’euros. Vous avez bien lu, c’est le budget propre du plan vélo, pour mener des campagnes, des études, inciter les collectivités à investir dans le vélo. On souhaite cela à l’équipe de notre CIDUV.

Il y a une autre nouveauté. Le nouveau credo de l’ECF est l’industrie. Ou plutôt le fait que l’industrie doit devenir un acteur essentiel de la transition cyclable, aux côtés de l’État et des avocats du vélo.

Alors déçu par la conférence ? Était elle inutile ? Non, loin de là. La conférence était sans doute l’édition de Velo-city qui se déroulait dans la ville la moins cyclable de son histoire. Mais peut-être est ce pour cela qu’elle sera plus utile qu’ailleurs ? Les quelques défenseurs asiatiques du vélo ont enfin pu se rencontrer et échanger. D’ailleurs une FUB taiwanaise pourrait voir le jour grâce à Velo-city et partiellement grâce aux suggestions du président de la FUB. Des groupes de cyclistes existaient en effet un peu partout sur Formose, mais ne se connaissaient pas, même de nom. La conférence leur a permis d’échanger leur cartes de visites, et également de comprendre comment les fédérations nationales fonctionnaient, notamment en Europe.

De Velo-city au Taipei Cycle Show

Le 2 mars, lendemain de la clôture de Velo-city, débutait le Taipei Cycle Show, événement annuel, plus grand salon vélo du monde, bien plus grand que Eurobike à Friedrichshaffen. Les congressistes du vélo utilitaires disposaient d’une entrée gratuite au salon. Ce fut amusant d’observer les discussions entre d’un côté militants ou consultants et de l’autre exposants et industriels. Oui, l’ECF a raison, globalement l’industrie doit encore beaucoup apprendre pour comprendre le vélo urbain et utilitaire. Là-dessus, en France, avec l’#interKoalitionVélo, on est presque en avance...

Olivier Schneider, président de la FUB

Notes

[1] Cet article est aussi paru sur Vélocité la revue de la FUB