Le vélo, retour sur une passion… chaque jour plus raisonnée - 1ère partie : Le système en France résiste au vélo

Pignon sur Rue m’a invité à écrire quelques mots plus d’un an après mon départ de la coordination interministérielle pour le vélo. Nous nous sommes heureusement mis rapidement d’accord pour éviter quelques approches possibles dont nous ne voulions ni l’un ni l’autre : la nostalgie ou l’embellissement du passé ; le jugement du nouveau (vieux) sage (je ne vois pas comment je le serais devenu du simple fait de mon départ) ; le règlement de comptes…

Ami lecteur, amie lectrice, vous apprécierez si je m’en suis tenu à ce qui, en principe, m’a accompagné dans cet exercice : le respect des personnes ; une connaissance encore suffisante de l’actualité (et Dieu sait si, en 16 mois, on peut s’en éloigner très vite) mais une documentation restante très limitée ; un regard porté essentiellement sur les évolutions et tendances sur le long terme…

Dans cet esprit, j’ai essayé de proposer quelques idées selon trois parties :

Le système résiste au vélo… aux plus hauts niveaux

Chaque nouvelle résistance n’est pas une surprise – nous l’avons tant de fois vécue – mais toujours une rude déception qu’on espérait bien ne plus revivre. Nous connaissons tous les résistances territoriales, et je voudrais relever en particulier celles au plus haut niveau, l’État. Il s’y trouve toujours des décideurs (même peu nombreux) pour bloquer, attendre, attendre encore, avancer un tout petit peu mais aussi reculer et supprimer une mesure difficilement acquise…

Quelques exemples ?

  • Le dispositif d’application des textes sur le stationnement des vélos dans les locaux collectifs d’habitation et les locaux d’activités (je les évoquerai plus loin) ;
  • Le Code de la Route : la démarche « Code de la Rue » serait close car elle aurait atteint ses objectifs ! Celles et ceux qui y participent savent cependant combien il reste à faire ;
  • La fiscalité (bonus-malus ; indemnités de déplacement…) : pourfendue même et surtout lorsqu’il s’agit seulement de moins favoriser la voiture…

Si ces choix – ou ces non-choix- découlaient d’une volonté de prudence, en se forgeant au préalable une conviction, je pourrais évidemment le comprendre.

Et vous , à quelle résistance vous heurtez-vous ?

Malheureusement, on rencontre plutôt le choix politicien, dans le sens français du terme, qui veut s’imposer au réel ; la paresse intellectuelle (déguisée en pragmatisme équilibré) ; la suffisance (de celui qui croit savoir… ce qu’il n’a jamais travaillé ou étudié) ; l’intérêt passager ou éphémère (le vélo, finalement, c’est tout de même assez secondaire, non ?) ; la confusion (le vélo ? oui bien sûr , celui du week-end ou des vacances – d’ailleurs j’en fais moi-même) ; l’inversion de la perspective (les cyclistes ? J’en rencontre parfois en ville, quand je suis dans ma voiture)…

Mon objectif ici est d’inviter chacune et chacun de nous, dans son contexte, à bien identifier ses interlocuteurs et la méthode pour les convaincre, les contourner, ou les vaincre (ça peut arriver ! ). Particularité qui rend la démarche plus difficile à ces hauts niveaux : un seul opposant (ou sceptique) l’emporte souvent sur dix favorables qui sont prudents (que va-t-on dire de moi), hésitants (je suis pour en général… mais pour cette mesure-ci, je me tâte) ou désarmés (que répondre à telle objection).

Dépasser la résistance avant qu’elle ne se durcisse

Je me bornerai à illustrer ces propos par une réussite et un échec déjà anciens.

  • Une réussite : l’approbation du Schéma national des VVV (Véloroutes et Voies Vertes) en décembre 1998. Jean-Marie Tétart et moi sommes allés voir chaque ministère en lui laissant entendre que les autres étaient ou seraient d’accord, et en lui demandant son accord à lui – accord que nous avons toujours obtenu et que chaque ministère (ô chance) a confirmé lors d’une réunion avec l’ensemble des ministères. Il aurait suffi d’un remords chez l’un ou l’autre… Dans le climat favorable ainsi établi, il a été assez simple d’obtenir ensuite du ministère de l’Environnement l’inscription d’une ligne de financement État aux contrats État-Régions 2000-2006. Malheureusement, notre proposition d’une reconduction pour les contrats 2007-2013 n’a été soutenue par aucune des Régions et n’est donc pas passée. Aussi, j’ai jugé amèrement cocasses leurs critiques ultérieures envers l’État…
  • Un échec : le financement par l’État de sections de VVV lors du Plan de relance 2007-2008 (son nom était peut-être différent…) a été obtenu auprès des 4 Préfets de Région concernés pour les 4 opérations candidates, en raison de l’évident intérêt de ces opérations au regard des attentes de l’État : rapides à mettre en œuvre, réparties sur le territoire, économiquement pertinentes (la preuve en était déjà faite le long de la Loire, dans le Luberon, en Aquitaine, en Bretagne, en Bourgogne, en Alsace…). Un moment surprise et débordée, l’Administration Centrale s’est ressaisie et a interdit de réserver la même suite favorable à la douzaine d’opérations proposées en 2° étape (pour plusieurs millions d’Euros)… qui étaient prêtes !

Mettre à nu la résistance quand elle se masque

Je tiens aussi à attirer l’attention sur une triple option tentante, en partie envisagée de bonne foi parce que confortable à court terme, mais stérile (au mieux) si aucun engagement plus consistant ne vient l’accompagner ou la relayer :

  • Adopter un programme ou un plan qui consiste essentiellement à attendre des autres – collectivités locales… - qu’ils agissent, on baptise cela « encouragement ».
  • Mettre à l’étude – et donc ne pas adopter – ce qui risquerait d’engager. On pense bien sûr tout de suite aux mesures de fiscalité déjà étudiées et chiffrées, ré-étudiées et re-chiffrées…
  • Communiquer – image, recommandations de comportement… - sans nouvelle mesure, sans engagement concret, sans information réellement utile pour les citoyens.

Oui, ces trois registres peuvent être bons, mais seulement si des actions sérieuses, courageuses et durables dans d’autres registres leur donnent une vraie crédibilité. Dans le cas contraire, c’est même le reste – le peu qui reste – qui est décrédibilisé, ridiculisé.

Faire et/ou aider à faire ?

Alors – A - faire soi-même ce qu’on a à faire ou – B – aider les autres à faire ce qui est de leur ressort ?

Ma réponses est « B si A » (même partiellement, même progressivement). Là aussi, j’illustrerai par deux cas contraires :

  • Nous avons obtenu que les référentiels des écoquartiers incluent le vélo. Cette inclusion était à l‘origine une évidence dans toute l’Europe du Nord-Ouest (sauf la Grande-Bretagne) mais pas en France où, en 2007/2008, seul 1 écoquartier sur 20 lui avait donné une certaine place (et ça n’était pas mieux pour les transports et les déplacements en général). Un travail soutenu avec le CERTU et la Direction Générale concernée a permis d’inscrire dans les référentiels écoquartiers, applicables notamment dans le cadre des appels à projets de l’État, les dimensions vélo, déplacements, transports… maintenant solidement mises en avant dans les cahiers des charges et les dossiers des candidats – à charge pour les villes lauréates de ne pas oublier par la suite leur ambition ainsi affichée !
  • Nous n’avons pas obtenu le soutien de l’État à quelques villes désireuses d’aller plus vite plus loin… ce que nous avions appelé « contrats Villes + Cyclables ». Il ne s’agit pas d’encourager mais d’aider financièrement (et techniquement, juridiquement, opérationnellement…) les villes ou agglomérations qui veulent accroître, développer, diversifier leurs politiques – comme cela s’est fait au Danemark, en Angleterre… - après les avoir sélectionnées, par exemple à l’issue d’un appel à projets. L’argument des compétences (les politiques locales vélo ne concernent pas l’État du fait de la décentralisation) ne tient pas car, comme dans beaucoup d’autres domaines, l’État a aussi pour rôle capital et irremplaçable de promouvoir l’innovation, d’aider à expérimenter, de décloisonner… Réticent au départ, le Directeur Général chargé des Transports avait réfléchi et finalement donné son accord pour une 1ère phase limitée à l’ingénierie (pas de financement d’équipements ou d’aménagements)… mais doublé le montant que nous avions proposé. Toutefois, il a suffi qu’un plus (très) haut fonctionnaire balaye l’idée en dernière étape du processus…

Cet épisode me donne l’occasion, avant d’aller plus loin, de penser avec reconnaissance à celles et ceux qui, à divers niveaux de responsabilité (cabinets ministériels, directions et services des ministères ou d’autres organismes) ont osé à un moment s’engager en faveur du vélo (ou d’autres politiques liées) : je mesure combien ils ont été souvent seuls et courageux... et combien leur action, même limitée, a permis à plusieurs d’entre nous de repartir ou de poursuivre avec une foi (on peut dire ça) renouvelée.

La suite : Pourquoi promouvoir le vélo ?