LE CONCENTRÉ D'ACTU

Vélo libre-service : le « free » fera-t-il chuter l’historique ?

Les vélos en libre-service sans station, en "free-floating", apparaissent dans les métropoles. Le nouveau système aspirera-t-il les usagers du système classique avec ses bornes ? Notre revue de presse au fil du Web.

« Une guerre est-elle en train de se dessiner dans l’industrie du vélo à Paris ? Il se pourrait bien », annonce 20 Minutes.
« Des nouveaux vélos en libre-service sont arrivés. Ils se nomment Gobee.bike, OFO ou oBike. Ce sont des vélos sans bornes : on les prend là où ils sont et on les laisse là où on veut. », précise France TV Info.
Ce mois de novembre, le Web fourmille d’articles sur ces apparitions dans les rues des métropoles, en France, mais aussi dans les pays riches ou émergents. La presse met en balance ce nouveau système avec celui désormais bien rôdé du vélo en libre-service avec bornes comme le Vélib à Paris, le Velov à Lyon…

Une question s’impose : le vélo en « free-floating », avec ses nouvelles options et sa souplesse, fera-t-il fermer les stations du traditionnel vélo en libre-service (VLS) ?

Sciences et Avenir déroule une liste de marques de VLS sans station : Gobee.bike, Obike, Indigo Wheel, OFO, Mobike.
Vert, jaune, orange. A l’argument coloré des petits nouveaux, le Vélib riposte avec ses nouveaux modèles qui arrivent. « Fini le gris souris, place à la couleur », note France TV Info à propos du nouveau Velib’ en cours d’installation dans la capitale. Sur l’argument du poids, le vélo sans attache l’emporte : « le vélo est très léger : moins de quatre kilos », note France TV Info, même si les Velib’ « seront plus légers, avec 21 kilos contre 22 actuellement ».

Le tarif fera-t-il pencher les cyclistes pour le vert ?

Les économies réalisées par les usagers sont moins nettes. « 50 centimes d’euro par demi-heure (…) un tarif idéal pour les petits utilisateurs », note France TV Info à propos d’Ofo et de Gobee-bike. Chez Ofo, « le tarif peut toutefois augmenter si l’utilisateur ne se conforme pas aux règles d’utilisation (…) Sous 59 points, le prix monte carrément à 10 euros pour 30 minutes », détaille BFMTV.

Plus cher ou pas ? La conclusion sur le coût varie selon les calculs, les usages. Prenons le cas lyonnais. « À partir de 2018, le ticket Vélo’v à la journée passera en effet à 4 euros et le ticket un trajet à 1,80 euro. Avec un tarif de 50 centimes par demi-heure, Gobee.bike est donc bien plus attractif. Les abonnés Vélo’v à l’année reçoivent, au moins 30 minutes gratuites par location, ce qui permet à JCDecaux de garder la main sur ce point », calcule l’hebdomadaire Lyon Capitale.

"Ces nouveaux services peuvent paraître plus flexibles, car ne coûtant rien pour la collectivité. Mais coûtant beaucoup plus cher aux usagers, ne l’oubliez pas !"

C’est ce qu’affirme le conseiller EELV aux Mobilités à Lyon lors du Conseil municipal dans Le Progrès.

« Sans coût pour la collectivité » ?

A Los Angeles, le titre local Daily Breeze, dresse une impressionnante liste d’avantages ’pro Lime Bike’, un VLS sans attache. Il offre par exemple une solution au défi du premier et du dernier kilomètre à parcourir dans le schéma des déplacements. Sans coût pour la collectivité ? Le représentant de la marque, Jack Song, avance son argument :

« Aucune Ville ne paie un centime pour le Limebike. »

Si l’on pousse la réflexion, le vélo en ’free-floating’ ne peut pas défendre cet atout avec autant d’assurance. Car la question du coût indirect s’impose.
Cela commence quand on tombe sur ces vues aériennes d’impressionnants cimetières de vélos colorés jetables en Chine, où le service est déployé depuis un an. C’est The Guardian qui fait écho au travail du photographe Chen Zixiang. Ce dernier, deux jours après la faillite du numéro 3 du VLS en Chine, à capturé à Xiamen des images de milliers de vélos des trois compagnies amoncelés. Les clichés en font le tour du Web, comme sur Slate, en français, qui titre « Les cimetières de vélos en libre-service qui fleurissent en Chine pourraient-ils arriver un jour en France ? »

Des vélos « géolocalisés au milieu de la Seine »

A Slate, on est tenté de répondre "oui" quand on lit les « incivismes » que déchaînent ces vélos qui par leur liberté font croire à certains qu’on en fait ce que l’on veut. Sciences et Avenir étaye : des vélos « privatisés » en les cachant dans une cour par exemple ou encore ceux qui finissent « géolocalisés au milieu de la Seine ».
A Singapour, The Newpaper partage une image virale sur les réseaux sociaux d’un couple qui dissimule des vélos en libre-service volés, police travaillant sur le sujet.

"Beaucoup sont endommagés, jetés dans la Seine. Un vélo est un objet sérieux, qu’on entretient, utile et robuste, pas un gadget…", réagit l’expert mobilité Olivier Razemon sur France Inter. Ce dernier article prend le cas de Shenzen, en Chine, « bon exemple de chaos urbain engendré par les vélos en libre-service qui encombrent les rues : les habitants n’hésitent à les jeter en tas, dans un coin, pour libérer l’espace ».

« Si nous voyons un vélo atterrir où c’est interdit, il peut être récupéré »

En Californie, le GPS est présenté par Jack Song, de Limebike, dans Dailybreeze comme l’arme anti-vol et anti-débordements : « Nous savons à tout moment exactement où sont les vélos. Si nous voyons un vélo atterrir où c’est interdit, il peut être récupéré ». Le porte-parole de cette marque de vélo est peut-être un brin optimiste. C’est l’avis du journaliste Olivier Razemon, sur France Inter :

« Par définition, l’espace public ne se régule pas tout seul, sinon c’est la loi du plus fort, ça se voit aujourd’hui avec les scooter sur les trottoirs, pour lesquels il faut des interdictions. (…) Le vélo a bien sa place sur l’espace public, mais dans des espaces dédiés, comme des stations. »

Illustration aux États-Unis dans le Seattle Times où une photo montre des VLS qui prennent toute la place aux arceaux dédiés aux vélos des usagers privés. « En Asie, à New York ou à Austin, certains opérateurs ont choisi l’opération commando pour leur lancement  : les habitants découvraient, au réveil, des centaines de vélos colorés en bas de chez eux, sans que ni eux, ni les municipalités n’en aient été prévenus. », lit-on dans La Lettre du Cadre.
Face à ces activités pop-ups qui occupent les trottoirs des métropoles, les autorités visent la régulation. En Australie, « la Ville de Sidney appelle l’État à prendre l’initiative d’un groupe de travail qui écrirait une proposition de bonnes pratiques incluant autorisations, taxes et sanctions pour vandalisme », rapporte le Daily Telegraph.

Avec les même préoccupations, la Ville de Paris partage dans Les Echos.

« Cela ne peut se faire sur la base d’un modèle économique ne prévoyant ni maintenance ni régulation des flottes de vélos, qui reporterait sur la collectivité toutes les externalités négatives du service (récupération des épaves, lutte contre le stationnement gênant...) »


La création d’une « redevance pour occupation commerciale de l’espace public » est en maturation à la Ville de Paris. La nouvelle, lue dans Les Echos, a été diffusée par la plupart des médias, alors qu’aucune réglementation n’existe à ce jour en France. « Pour leur arrivée en France, Gobee.bike et Ofo assurent prendre le temps de rencontrer les collectivités dans lesquelles ils souhaitent s’implanter ». lit-on dans La Lettre du Cadre « oBike a demandé l’aide de la mairie de Paris pour développer le nombre de places de parking et l’aide des agents publics pour encadrer le bon usage de ses vélos. » complète Mobilicités.

A New York, la Ville semble garder en main les rênes en étudiant les offres des différents prestataires en vélo "free", rapporte le site Curbed et « Motivate (la société qui gère Citi Bike, le VLS historique, NDLR) pourrait aussi développer son système sans station et souhaite conserver l’exclusivité »

L’exemple new-yorkais ouvre une autre question. Sur le marché du VLS : y-a-t-il de la place pour tous ? « Au total, ils devraient être une dizaine d’opérateurs à proposer des vélos en free-floating à Paris dès la rentrée prochaine. (…) Autant de concurrents potentiels qui souhaitent se partager la ville, en jouant la carte du « premier arrivé, premier servi », annonce 20 Minutes.

De quoi laisser survivre Vélib’, Velov’...et compagnie ?

Il y a ceux qui voient les choses en rose, en vert du moins. « Nos deux services sont complémentaires », affirme à 20 Minutes Christophe Najdovski, adjoint aux transports à la mairie de Paris. Le même titre rapporte les propos des nouveaux opérateurs : « Pas de quoi, pour autant, « créer une guerre entre nous, Paris est un marché suffisamment grand pour qu’il y ait différents opérateurs », affirme le responsable d’oBike France. « Il y a de la place pour tout le monde », renchérit également Geoffroy Marticou, responsable de Gobee Bike en France. Et il y a ceux qui sont plus inquiets pour les systèmes classiques régulés par les collectivités.

« Officiellement, les nouveaux arrivants assurent que les offres sont « complémentaires . Mais, en off... »

C’est ce que partage La Gazette des communes. « Pas sûr que les prochains Vélib’, lancés le 1er janvier 2018 par le nouvel exploitant, Smoove, gardent leur actuelle position de n° 1 sur le marché. » écrit 20 Minutes. « Même si ce Vélib’ nouvelle version est présenté comme plus moderne, connecté et dispose d’une version électrique, oBike et Gobee.bike pourraient bien lui faire du tort », annonce BFM Business. C’est vrai qu’ils lorgnent sur les abonnés du Vélib’, concède Christophe Najdovski, avant de présenter les atouts du Vélib’ » au même média.
Il faut dire que les petits nouveaux sont particulièrement stratégiques. « Le bazar dans lequel se trouve aujourd’hui Velib’ est une bonne nouvelle pour les nouvelles offres de VLS sans station qui occupent les rues ces derniers semaines », écrit The Local, site d’actualités européennes en anglais, en référence aux stations vides dans cette période de déploiement des nouveaux Velib’. Il y a des villes où ces vélos "free" peuvent servir à appuyer l’installation de VLS avec bornes !
La rivalité n’aurait donc pas forcément raison d’être partout ?
A Durham, au Royaume-Uni, Bryan Poole, responsable modes doux de la Ville prétend que « les deux services de VLS en free-floating qui se développent sont une aubaine pour tester la demande et récupérer des données sur les déplacements à zéro coût pour la municipalité »… car la Ville prévoit de lancer bientôt sa propre offre de VLS… avec stations, nous apprend l’Herald Sun !
Un exemple à contre-courant de la « guerre » parisienne dont la lecture quotidienne ce mois-ci nous laisse épuisés.


Une revue de presse réalisée par Adeline Charvet, journaliste et chargée de mission Information à Pignon sur Rue. Photos : creative commons