Vélo : militer… ça veut dire quoi ?

Les pro-vélo s’activent sur les réseaux sociaux… Pour autant, leurs idées convergent-elles ? Veulent-ils défendre les droits des cyclistes ? Est-il plutôt question de cultiver une vie saine et en bonne conscience ? Ou encore de rendre nos villes plus clémentes ? Joseph D’halluin, co-président de Pignon sur Rue et membre du bureau de la Fédération des usagers de la bicyclette, FUB, s’est penché sur la question : en matière de vélo, que veut dire militer ?

Depuis quelques temps les « pro-vélo » s’activent fortement sur les réseaux sociaux, à tel point que le magazine en ligne Slate s’est fendu d’un article qui analyse la bulle numérique de ces cyber-activistes du vélo. Le hic, c’est que l’article constate qu’il y a des approches militantes très éloignées à l’intérieur de ce petit monde, unifié uniquement par le vélo comme mode de déplacement. En effet, militer pour le vélo, cela peut vouloir dire beaucoup de choses différentes, encore plus si l’on s’intéresse à tous les pro-vélo, pas forcément hyper-actifs sur internet. Plus de sécurité ? Moins de voiture ? Un monde complètement différent ? Quelle action pour la société les militants du vélo ont-ils le sentiment de porter ? Jetons un coup d’œil sous formes d’inventaire à ce qu’il y a derrière la tête des militants pro-vélo, pour découvrir la variété des objectifs, même si chacun de ces axes sont évidemment complémentaires les uns des autres dans les faits.

Une logique de syndicat d’usager

On retrouve parfois dans les discours, dans les pratiques et dans les revendications portées auprès des pouvoirs publics, la logique d’offrir à un groupe d’usagers déjà constitué des droits (à la sécurité, à l’équité de traitement fiscal et pénal…). Si c’est une nécessité absolue lorsque la pratique cyclable est hyper marginale, cette logique n’a pas spécialement vocation à amener de nouveaux publics à la pratique quotidienne du vélo. Les protestations organisées sous le hashtag #GCUM (acronyme de « garé comme une merde ») s’inscrivent en partie dans cette tendance de fond du mouvement pro-vélo. La logique « intérêts contre intérêts » peut mener à un enfermement des uns et des autres dans des catégories qui n’ont pas lieu d’exister (automobilistes – cyclistes – piétons, par exemple), et donc devenir contre-productive pour les intérêts des personnes à vélo. D’autant que même s’il n’y a pas « 40 millions d’automobilistes » comme le prétend le lobby de l’industrie automobile du même nom, il y a encore moins de personnes à vélo à représenter et le rapport de force numérique n’est pas en faveur du vélo ! De plus, lorsque des cyclistes s’unissent autour de leur pratique du vélo, ils ont tendance à créer une communauté ’affinitaire’, parfois un peu ’viriliste’, à laquelle il peut être difficile de s’inclure.

S’unir autour du vélo, une pratique "viriliste" ?
Image de Frank Starke [Public domain], via Wikimedia Commons

Passer au vélo pour se faire du bien

A la manière d’un club sportif ou d’un club de tricot, les pro-vélo peuvent faire la promotion du vélo déplacement comme celle d’une pratique vertueuse au niveau individuel, principalement, et par rebond, au niveau collectif. - Je vais au boulot à vélo, et ça me permet de faire de l’exercice d’arriver à l’heure, et de surcroît je ne pollue pas (et ça m’offre une bonne conscience). Par conséquent, chacun est invité à passer à la pratique, pour son propre bien. Et pour ça, les pro-vélo peuvent vous aider, en vous apprenant à pédaler (depuis les premiers coups de pédale sur un chemin tranquille jusqu’à la pratique la plus stressante en ville), en vous proposant des services de lutte contre le vol, des services de cartographie, etc. Cette logique, pas forcément politique, montre ses limites là où les conditions matérielles sont vraiment hostiles au vélo : zéro volonté politique, pas d’aménagements, pas de stationnements… . Une telle approche ne peut pas assurer à chacun les conditions favorables pour choisir le mode de transport le plus vertueux pour lui comme pour les autres : l’espace public est le lieu d’un rapport de force entre diverses conceptions de la mobilité voire de la ville. Promouvoir une pratique sans s’intéresser à ses conditions d’exercice, c’est hélas insuffisant.

Faire du vélo comme on ferait du tricot ?
Photo Harvey Barrison from Massapequa, NY, USA (Tromsø_2013 06 05_3752 Uploaded by Arsenikk) [CC BY-SA 2.0] via Wikimedia Commons

Une envie de changer la ville

Bien sûr, en filigrane, on retrouve dans ce camp des pro-vélo bien souvent (mais pas toujours !) une envie de changer la ville en utilisant le prétexte du vélo. Soit de manière floue (« plus de vélo ne peut que faire du bien à nos villes polluées et stressantes »), soit dans un horizon précis (« construire une ville apaisée, se réapproprier l’espace public, limiter l’emprise physique et mentale de la voiture... »). Il y a un consensus minimal sur le projet politique. Mais comme l’a montré un article de Tom Babin paru en français sur Actuvélo, tout le monde n’est pas tout à fait d’accord sur sa conception de la pratique du vélo déplacement. Tant que la pratique du vélo est en-deçà de son potentiel, ce qui unit reste plus important que ce qui divise : plus d’espace pour les modes doux, donc moins pour les modes motorisés, modération de la vitesse, incitations économiques des pouvoirs publics, apprentissage obligatoire dans le parcours scolaire, etc. Les chantiers sont encore très nombreux.

Cette perspective se justifie donc par une recherche du bien commun contre l’impasse technique du tout-voiture. Même un usager quotidien de la voiture peut en effet y adhérer : on a tous et toutes à gagner que nos territoires soient moins vulnérables, moins dépendants des énergies fossiles (et électriques !), moins congestionnés, que les gens soient en meilleure santé, etc. Avec une telle approche, le combat se mène sur tous les fronts : réglementaire, législatif, sur chaque projet d’aménagement, sur les schémas globaux, sur les projets locaux, sur la culture, sur les services… Arrivera peut-être un moment où les pro-vélo devront préciser leur vision ou leur stratégie de la ville souhaitable, et peut-être ne seront-ils pas unanimes.

Une aspiration à changer le monde

Le vélo est un fétiche pour les mouvements écologistes depuis toujours, en témoignent les premières masses critiques organisées par les Amis de la Terre à Paris dans les années 1970, ou actuellement la symbolique triplette du mouvement Alternatiba.

Le vélo comme fétiche pour les écolos / DR Alternatiba

Alimentée par les écrits d’Ivan Illich sur la convivialité de la bicyclette, cette conception du vélo est beaucoup plus radicale. Promouvoir le vélo, cela peut donc aussi vouloir dire changer de société, changer la manière de voir les paysages, les autres personnes, changer de perception du temps, donc du travail, donc de la consommation, et ainsi de suite. Difficile d’éviter la référence au vélo dans les réunions écolos. - Et a contrario, difficile d’éviter le mépris et les accusations de retour à la caverne par les plus zélés partisans des modes motorisés -. Le vélo est un médium bien pratique pour donner de la consistance à un projet politique se réclamant du ralentissement et d’un rapport différent à l’environnement. Il a parfois une confiance un peu absurde dans le caractère subversif de notre vieil ami à deux roues : nos voisins allemands, danois et néerlandais sont loin de vivre dans une société conviviale au sens de Illich car y cohabitent toutes sortes d’autres logiques, économiques et culturelles.

Les mouvements vélorutionnaires et les masses critiques, eux, permettent d’établir un rapport de force différent à un moment donné entre usagers de l’espace public, dans la joie et la bonne humeur. Mais cet élan ponctuel est-il à la hauteur des enjeux en termes de stratégies politiques ?

Qu’on le regrette ou non, le vélo semble soluble dans le capitalisme, ce qui ne lui enlève pas ce petit goût d’aventure et de subversivité, dont parle avec poésie l’ouvrage de Didier Tronchet, Petit traité de vélosophie (éd. Plon, 2014) - à emprunter à la Biblio Vélo, à Lyon. On peut même se réjouir : c’est parce que le vélo est un objet appropriable par tous et toutes, de mille manières, politiques ou pas, qu’il offre des perspectives enthousiasmantes de travail collectif !


Une chronique de Joseph D’halluin, co-président de Pignon sur Rue et membre du bureau de la Fédération des usagers de la bicyclette, FUB.

POUR ALLER PLUS LOIN

Pour une socio-histoire des mouvements associatifs pro-vélo à l’échelle européenne, nous vous invitons à lire les premiers chapitres de la thèse de Maxime Huré « Les réseaux transnationaux du vélo : Gouverner les politiques du vélo en ville : De l’utopie associative à la gestion par les grandes firmes urbaines (1965-2010) »