LE CONCENTRÉ D'ACTU

Pourquoi l’obligation du casque fait tant réagir ?

Depuis le 22 mars, les enfants, avant 12 ans, doivent porter un casque dès qu’ils montent sur un vélo. La mesure, décidée par le Comité interministériel de la sécurité routière, conforte les uns et fait bondir les autres. Voici notre revue de presse du Web sur le sujet.

« Le casque diminue le risque de blessure sérieuse à la tête de 70% », lit-on un peu partout, comme dans un article de Libération titré « Casque à vélo pour les enfants : une obligation qui ne plaît pas à tout le monde ». Ces chiffres sont de la Sécurité Routière. Ils touchent à la vie, à la mort.

« D’après d’autres travaux de recherches cités par la même source, le port du casque diminue le risque de perte de connaissance, qui passe de 98% dans le cas d’une tête non casquée à 0,1% pour une tête casquée ».

La journaliste s’appuie sur plusieurs études, dont celle publiée en 2015 dans le Journal of the American College of Surgeons : « sur plus de 6 000 patients américains, (l’étude) atteste que le port du casque diminue de 58% les risques de traumatismes crâniens sévères après une chute à vélo ».

Avec l’annonce de la mesure, la presse en ligne sert aussi les chiffres des morts sur les routes, comme le site du quotidien gratuit 20 Minutes : « En France, les cyclistes ont vu leur mortalité repartir à la hausse en 2016, alors que 159 cyclistes ont été tués sur les routes (10 de plus qu’en 2015, +7 %). » Tous ces chiffres comptent faire le poids pour accompagner la nouvelle loi qui impose aux enfants de porter le casque à vélo depuis le 22 mars 2017.

« Un seul enfant de moins de 12 ans est mort à vélo l’an dernier »

A ces chiffres et ces études s’affrontent d’autres chiffres, d’autres études. Des chiffres qui voudraient porter la réflexion dans une autre direction que le message de la Sécurité Routière. « Olivier Schneider (président de la Fédération des usagers de la bicyclette, la FUB) interrogé par l’AFP, indique qu’un seul enfant de moins de 12 ans est mort à vélo l’an dernier », lit-on sur liberation.fr. Le même article rapporte ensuite un argument avancé « par ceux qui défendent le droit de rouler tête nue » :

« L’enfant casqué, se sentant protégé, risque d’être moins vigilant et d’avoir des comportements dangereux - une tendance à la prise de risque effectivement démontrée récemment par des chercheurs britanniques chez des adultes, a aussi montré même que les automobilistes avaient tendance à s’approcher davantage des cyclistes casqués que de ceux non casqués. »

La journaliste ajoute : « Au rayon des arguments puisés dans la littérature scientifique et les diverses stats officielles, on trouve aussi le fait que les cyclistes décédés ou grièvement blessés dans des accidents portent généralement un casque. » Le pure-player Huffington Post va jusqu’à nommer cela « la guerre des chiffres entre les associations et les autorités ». Une guerre où un danger en remplacerait un autre.

« L’obligation fait diminuer significativement le nombre de cyclistes »

Mais alors, pourquoi cette lutte où l’on s’affronte à coups de risques ? « L’un des principaux arguments des associations de cyclistes, qui prennent pour exemple le cas australien, est l’effet dissuasif qu’aurait une telle mesure. Dans les années qui ont suivi l’instauration de la loi en Australie, le nombre de cyclistes a chuté de 30 à 40% », explique le Huffington Post. Isabelle Lesens, sur son blog, cite aussi Israël où « l’obligation a été retirée pour la ville en 2010, au motif que l’obligation fait diminuer significativement le nombre de cyclistes dans les agglomérations urbaines sans avoir d’impact significatif sur le nombre total de blessés hospitalisés. »

« Pour les associations, l’effet "dissuasif" du casque, et donc la baisse du nombre de cyclistes sur les routes, entraînerait une augmentation des risques pour ceux qui continueraient à pratiquer. Moins nombreux et donc moins visibles, ils seraient d’autant plus en danger face à des automobilistes peu habitués à leur présence. » C’est ce que rapporte le Huffington Post.

Les associations s’emportent donc face à une place pour le vélo en ville qui ne leur convient pas toujours. Le journaliste Olivier Razemon partage sur lemonde.fr un extrait du communiqué de la FUB : « l’obligation ne s’attaque nullement aux causes des accidents... telle que la vitesse des véhicules motorisés, le manque d’attention des conducteurs ou le défaut de maîtrise du cycliste », illustre-t-il. Mobilicités, le portail d’informations de l’Union des transports publics et ferroviaires, reprend les mots du président de la FUB :

« Une véritable mesure de sécurité routière serait de systématiser l’apprentissage de la mobilité vélo à l’école primaire, pour savoir faire du vélo sur la voie publique (...) Ce n’est pas parce qu’on porte un casque qu’on va savoir éviter les accidents. Et ça envoie le signal que faire du vélo est dangereux. »

« La colère se lèvera, car rendre obligatoire un truc dont l’avantage n’est pas sûr relève de la brimade, ou de la mesure d’apparence qui cache le fait qu’on ne s’attaque pas aux causes », réagit Isabelle Lesens.

« C’est une mesure douce, qui a aussi une valeur pédagogique envers les parents »

« Le bon sens voudrait que cette réglementation s’applique à tous ou ne s’applique pas. La réponse est à trouver dans l’économie liée à l’usage du vélo. Pour développer le vélo en France, il faut des usagers et la plupart des usagers à convertir à ce nouveau mode de transports sont urbains, dans des grandes villes qui ont toutes fait le choix de service de vélos partagés (Vélib’ à Paris, Vcub à Bordeaux). Le port du casque obligatoire aurait condamné le développement de ces services qui auraient été dans l’impossibilité matérielle de fournir un casque avec le vélo », analyse Pierre Chasseray de son poste de délégué général de l’association 40 millions d’automobilistes dans un article du site Economie Matin. « C’est une mesure douce, qui a aussi une valeur pédagogique envers les parents. Si un parent n’en met pas, l’enfant va demander ’Pourquoi tu ne mets pas de casque ?’. On veut passer le message par la voix des enfants », formule le délégué interministériel à la sécurité routière Emmanuel Barbe dans le Huffington Post. Mobilicités rapporte :

« Certains soulignent aussi que ce sont les personnes âgées qui paient le plus lourd tribut à deux-roues et s’étonnent que la mesure ne soit donc pas appliquée à l’ensemble de la population. »

« Le port du casque est obligatoire dans douze pays membres »

Le lecteur peut finir par se demander si le débat est franco-français, s’il est le fruit d’un pays où tout se discute ? Plus ou moins appliquée, l’obligation existerait dans plusieurs pays. « Le port du casque est en effet obligatoire dans douze pays membres : pour tous les cyclistes en Finlande, jusqu’à 10 ans à Malte, 12 ans en Autriche et en Lettonie, 15 ans en Slovaquie, Slovénie et Suède, 16 ans en Espagne, en Croatie et en Estonie, et jusqu’à 18 ans en République tchèque et en Lituanie. », rapporte la journaliste de Libération. En Belgique, le journal La Libre a consacré au sujet un espace dans sa rubrique « Ripostes » en confrontant les homologues belges. D’un côté Benoit Godart, porte-parole de l’Institut belge pour la sécurité routière (IBSR), « coopérative détenue à 60 % par le Royal automobile club de Belgique », plaide « pour une obligation du port du casque pour les jeunes de moins de quatorze ans. » De l’autre côté, Florine Cuignet, du Gracq - Les cyclistes Quotidiens, estime que : « Recommander le casque, oui. L’imposer, non. C’est une fausse bonne idée portée par le lobby automobile qui veut donner une image négative et dangereuse du vélo et, par là, déresponsabiliser les conducteurs de voitures. »

« Dans le nord de la Belgique, tout le monde semble sourire à vélo »

« À quand l’obligation de porter le casque au moins pour les jeunes cyclistes du Québec ? », interroge le journaliste québécois de passage en Belgique dans une chronique parue sur le site du journal Le Devoir.

Le journaliste réussit à faire le tour de la polémique française en citant le cas belge :

« Quand vient le temps de sonder qui est favorable au port du casque à vélo pour tous, le pays apparaît divisé en deux, selon un axe national riche d’enseignement. (…) Dans le nord de la Belgique, tout le monde semble sourire à vélo. On sourit parce qu’on se sent à juste titre libéré du poids de l’insécurité. Faute de protections semblables sur les routes du sud, les Wallons, eux, cristallisent leurs inquiétudes autour du port du casque, un peu comme les Québécois. Comme si, en quelque sorte, il revenait au casque de suppléer à l’absence de structures favorables à un partage de la route. »

Ici ou ailleurs, le débat n’est pas clos. Mais la mesure est là, avec son amende, 90€ à débourser par les parents de l’enfant à vélo sans casque. « De nombreux parents casquent déjà leur enfant lorsqu’il pédale, pour la promenade dominicale comme sur le chemin de l’école. La mesure participe de la sécurisation impérieuse des faits et gestes de nos têtes blondes, une tendance qui s’amplifie au fil des années », écrit Olivier Razemon. Car si le débat tourne autour du casque, ses enjeux sont bel et bien plus larges.


Par Adeline Charvet, journaliste, chargée de mission Information, à Pignon sur Rue, maison du vélo et des modes actifs. Contact.

Photos : Creative Commons– licence CC0